DOSSIERS

COVID19: LE CONTRÔLE TOTALITAIRE

De la prévention à la société de contrôle

OPINION : lorsque le coût de la prévention consiste en une paralysie de la moitié du monde, en la fragilisation des institutions démocratiques et libérales, et en l’explosion de la crise économique, il faut savoir dire stop.

Par Albert Scott.

Il vaut mieux prévenir que guérir, nous le savons tous. Réjouissons-nous, nos décideurs et leurs conseillers semblent eux aussi le savoir, et être bien décidés à appliquer cette maxime à la lettre : depuis le début de la prise au sérieux de la pandémie, les mesures préventives que sont la vaccination et les NPI (non-pharmaceutical intervention, mesures non-pharmaceutiques, confinement, gestes barrières, masques, information, etc.) constituent le cœur de nos stratégies de lutte contre le virus. Il serait toutefois assez imprudent d’aller jusqu’à se détourner, par principe, de la guérison et du soin.

UN BIAIS IRRATIONNEL ?

Pourtant, plusieurs éléments laissent croire que nous commettons cet excès. On peut tout d’abord soupçonner que l’on en ait pas fait assez pour augmenter la capacité d’accueil et de prise en charge des hôpitaux. On peut aussi songer à la campagne de dénigrement qu’a subi la chloroquine, alors même qu’il n’y avait au départ rien contre elle, et pour elle, quelques études observationnelles – ce qui n’est pas grand- chose, mais n’est pas rien non plus. Et pourtant, ce médicament qui est au pire (nous le connaissons depuis suffisamment longtemps pour savoir que ses risques ne sont pas à craindre) un placebo, ce qui n’est pas inutile, a été ni plus ni moins qu’interdit.

Nous pouvons aussi songer à l’inertie et au peu d’enthousiasme que l’ivermectine suscite auprès de nos autorités sanitaires, alors que toutes les études à son sujet semblent prometteuses. Sans doute la chloroquine a-t-elle pâti de la personnalité de son plus grand apôtre, et sans doute l’ivermectine pâtit-elle du souvenir gênant de cette controverse.

Mais face à une crise, pouvons-nous vraiment nous permettre de prendre en compte ces frivolités ? Mais ce n’est pas des éventuels bienfaits de tel ou tel traitement, ou de tel ou tel vaccin que je souhaite aborder ici. Sur ces sujets, je consens à me ranger derrière l’autorité des blouses blanches. Et si j’ai quelques opinions sur plusieurs NPI, ce n’est pas ceux-ci que j’évoquerai ici car il me semble que le biais visible en faveur de la prévention est en lui-même digne d’intérêt.

Commençons par remarquer que si la prévention est bien la meilleure réponse individuelle et à long terme, elle ne l’est pas forcément pour une stratégie collective et de très court terme.

En effet, si garder un mode de vie sain pour s’épargner de lourds problèmes futurs de santé est généralement une bonne idée (malgré l’incitation contraire créée par les systèmes de santé publics), face à un problème immédiat et quasi-inévitable, il n’en va pas du tout de même.

Et ce d’autant plus lorsque le coût de la prévention consiste en une paralysie de la moitié du monde, en la fragilisation des institutions démocratiques et libérales de nombreux pays, et en l’exposition à une crise économique dont nous ne mesurons pas encore les conséquences.

Il semblerait donc que derrière ce biais il n’y ait pas que la simple application d’une sagesse populaire, d’un bon sens éthique.

LE RÔLE DE LA PLANIFICATION SANITAIRE

Que la plupart des pays développés soient dotés, à un degré plus ou moins critique, de systèmes de santé publics est une première piste pour comprendre le phénomène. En effet, il s’agit ni plus ni moins que d’une planification centralisée de la production des soins de santé.

Nous n’avons aucune raison de nous attendre à autre chose qu’à ce à quoi aboutissent les planifications centralisées en général : mauvaise qualité, pénurie, et incapacité de s’adapter aux changements. Le choix de la prévention est donc, au moins en partie, une solution désespérée due à notre incapacité structurelle de soigner correctement.

À ceci, vient s’ajouter le fait que l’intervention de l’État dans la santé ne va pas sans une association au pouvoir des administrateurs de la santé, et donc à un biais du pouvoir en faveur des intérêts de ces derniers. D’où le fait, sans doute, que l’on ait été prêt à sacrifier de larges pans de la société pour protéger les hôpitaux (une ironie qui ne peut pas échapper à ceux qui prennent le temps d’y réfléchir).

Je ne parle pas ici d’un biais en faveur des soignants qui sont au front (ou alors, marginalement et occasionnellement), mais bien d’un biais en faveur du système derrière eux, c’est-à-dire de son administration, qui comme toutes les administrations n’aime pas être brusquée, prendre des responsabilités, devoir s’adapter, être sollicitée pour quoi que ce soit en général.

Il serait intéressant de comparer la brutalité des mesures préventives de différents pays au degré d’étatisation de leur système de santé. Mais quoi qu’il en ressorte, il y a fort à parier que ce facteur ne soit pas suffisant pour expliquer à lui seul le biais qui nous intrigue. Aussi influente que soit l’AP-HP, elle n’a pas encore un pouvoir absolu ; et même lorsque ça semble être le cas, nous pouvons encore nous demander pourquoi nous lui laissons une telle licence.

UN BIAIS EN FAVEUR DU POUVOIR

La réponse à notre question me semble être que derrière le biais pour la prévention se trouve en fait un biais en faveur du pouvoir et de l’autorité.

En effet, les principaux acteurs de la guérison et du soin sont les médecins eux-mêmes, alors que la prévention globale rend indispensable l’intervention de l’autorité centrale, que ce soit par l’organisation de larges campagnes vaccinales ou par la mise en place de mesures coercitives.

Je tiens à préciser qu’il ne s’agit en aucun cas d’un complot, c’est-à-dire d’un projet intentionnel, conscient et malintentionné. Il s’agit seulement de l’effet que l’on peut attendre des biais de chaque acteur de la situation actuelle.

L’économiste tend à tout regarder à travers le prisme de sa discipline et à chercher autant que possible à tout expliquer et chercher à résoudre tous les problèmes par l’économie.

Il en va de même pour le sociologue, le psychanalyste, le biologiste évolutionniste, le philosophe, etc.

C’est dans une certaine mesure vertueux puisque cela permet de s’assurer qu’aucune piste ne soit négligée. Toutefois, lorsque l’administrateur de la République, armé de sa guillotine et de son agrafeuse, se joint à la fête et devient sujet du même biais -et il n’y est pas moins enclin que les autres- l’issue est moins réjouissante, puisqu’il a le pouvoir, tout en croyant peut-être bien faire, d’imposer par la force sa vision de ce qui est ou non une bonne solution, et donc de faire croître sa propre puissance au détriment du reste de la société…

POST-SCRIPTUM SUR LE POST-SCRIPTUM DE GILLES DELEUZE

Michel Foucault estimait que les quarantaines imposées lors de la peste noire sont le point de départ d’une nouvelle forme de pouvoir, qu’il nomme « discipline », consistant à enfermer les individus afin de gagner une emprise sur leur corps, et à la fois d’étendre le périmètre du pouvoir à la population comme un tout ; ce que ne permettait pas l’ancienne forme du pouvoir comme souveraineté, qui consistait à extraire brutalement la richesse par la force sous la menace de sévices cruels et publics, mais sans intervenir dans la production et la distribution de cette richesse.

Loin de moi l’idée de comparer à la peste noire une banale pandémie de pneumonie que l’on aurait, il y a peu, considéré comme d’un niveau de danger de 2/5. Par contre, ce qui y est analogue est à la fois l’originalité et l’enjeu des mesures prises pour lutter contre elle, ainsi que leur relative inefficacité.

Tout comme enfermer les sujets dans des trous à rats était inutile contre une maladie, sous sa forme bubonique, transmise par des puces, contraindre la totalité de la population ne peut être que faiblement utile contre un virus qui n’est que très peu transmis par ses porteurs asymptomatiques.

Ce serait ainsi sur le modèle de la quarantaine qu’auraient ensuite été bâti, sous leurs formes modernes, la prison, l’hôpital, l’école, la caserne, l’usine… Et ce, souvent au détriment d’autres formes d’organisations pas forcément moins efficaces ou bénéfiques, qu’auraient pu prendre la justice, la santé, l’éducation, la production, etc.

Un peu plus tard, Gilles Deleuze estima dans son Post-scriptum sur les sociétés de contrôle que la société disciplinaire théorisé par Foucault avait déjà passé son âge d’or et que nous nous dirigeons vers une nouvelle forme de pouvoir, qu’il a nommé « société de contrôle ».

Plutôt que de fonctionner par milieux d’enfermement successifs, tous clos sur eux-mêmes, celle-ci consiste en une manipulation en amont des choix qui nous sont laissés, en une apparente liberté chapeautée d’une surveillance constante, et susceptible d’être suspendue discrétionnairement pour des raisons sur lesquelles nous n’aurons aucune prise.

Notons que le contraste entre la discipline de Foucault et le contrôle de Deleuze est tout à fait analogue à la différence entre les quarantaines traditionnelles et les confinements actuels. Plutôt que d’enfermer hermétiquement les populations sur des périodes (deux mois tout au plus) et des périmètres (pas plus qu’une ville et ses environs) relativement restreints, il s’agit désormais seulement de contrôler et de restreindre les mouvements mais d’une façon bien plus généralisée et sans fin définie.

Il nous semble qu’il faut ajouter quelque chose, une préquelle, à l’histoire que nous raconte Foucault.

Pour que les quarantaines (plutôt que les morts symbolique et publique auxquelles étaient condamnés les lépreux) soient vues comme solutions à la peste, il a fallu que le pouvoir porte déjà en germe l’inclinaison à faire face au problème par l’administration et l’encadrement de la vie.

Avant la naissance formelle de la société disciplinaire par les quarantaines, il a fallu une gestation de celles-ci. Nous n’avons ni le courage ni le temps de le justifier, mais il nous semble que celle-ci réside dans les réformes grégoriennes de l’Église catholique qui bureaucratisent le clergé et soumettent la population à cette bureaucratie, notamment en s’accaparant un monopole du mariage. La mise sous tutelle du Pape à Avignon par Philippe le Bel a ensuite été le début de l’accaparement par les premiers États de ce pouvoir sur la vie.

Tout comme la société disciplinaire a eu un temps de gestation avant sa naissance à proprement parler, il nous semble que Deleuze n’a observé que la gestation de la société de contrôle.

Nous avons l’honneur d’assister à la venue au monde du monstre.

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