ÉCONOMIE

L’ARME ÉCONOMIQUE: LA MONTÉE DES SANCTIONS COMME OUTIL DE GUERRE MODERNE

par Priya Satia.

Cette année, alors que les sanctions contre la Russie débutaient, un nouveau livre a brillamment documenté la normalisation des sanctions depuis la Première Guerre mondiale en tant qu’« arme » utilisée en dehors d’un état de guerre officiel. En vérité, l’ouvrage de Nicholas Mulder, « The Economic Weapon : The Rise of Sanctions as a Tool of Modern War », aurait pu tomber à point nommé n’importe quelle année : selon une estimation datant de 2015, un tiers de la population mondiale vit sous une forme ou une autre de sanctions économiques, parfois massivement meurtrières. Les sanctions des Nations unies contre l’Irak, dans les années 1990, ont tué des centaines de milliers de personnes.

Ce livre brise le mythe selon lequel les sanctions ont été une alternative ou un antidote à la guerre, tout en retraçant l’évolution de leur objectif, qui est passé de la préservation des relations interétatiques au renversement des régimes politiques internes. Fondé sur des recherches rigoureuses et étendues, il offre des leçons cruciales aux historiens et aux décideurs politiques. En dépit des espoirs placés en elles, les sanctions ne produisent généralement pas le changement de régime souhaité, et elles font payer un lourd tribut à ceux qui y sont soumis. L’anticipation même des sanctions déclenche des actions qui gênent leur efficacité : les ambitions des États agressifs sont attisées par le désir d’obtenir des ressources supplémentaires pour se prémunir contre les privations liées aux menaces de sanctions. Le postulat des sanctions – selon lequel les sociétés prennent des décisions politiques fondées sur le rationalisme économique, comme la crainte d’une baisse du niveau de vie – n’est pas confirmé par l’histoire. Les gens préfèrent souvent de mauvaises conditions de vie plutôt que subir la domination étrangère.

C’est précisément la raison pour laquelle tant de mouvements anticoloniaux utilisent des tactiques de boycott, se privant de biens bon marché et d’autres formes de facilité au nom de l’autonomie. Comment faire la différence entre ces types de pression économique ? Si l’on en croit les cris indignés d’hypocrisie que les sanctions punissant la Russie pour son occupation de l’Ukraine ont suscité chez nombre de ceux qui appellent au boycott, au désinvestissement et aux sanctions (BDS) contre l’occupation israélienne de la Palestine, la question est urgente. Si l’on ne saisit pas pleinement l’évolution des conceptions de l’empire et de la guerre après 1918, la distinction entre les sanctions étatiques et les mouvements de boycott anti-étatiques reste difficile à établir. En complétant l’histoire de Mulder, cet essai cherche à clarifier cette distinction et à montrer comment les sanctions s’insèrent dans d’autres tactiques de militarisme secret après 1918.

L’abus de langage faisait partie intégrante de la capacité des sanctions à déplacer « la frontière entre la guerre et la paix ». Comme George Orwell l’a noté à propos de son époque, le langage politique permettait de « défendre l’indéfendable« , consistant « en grande partie en euphémismes […] les villages sans défense sont bombardés depuis les airs » et « cela s’appelle la pacification ». Pour écrire l’histoire de cette époque, il faut avancer prudemment dans ses tromperies verbales.

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En 1920, l’humanitaire E. D. Morel perçoit que le traité de Versailles de 1919 a conclu une certaine phase du conflit armé mais pas le conflit armé lui-même, créant une époque de « guerre paisible ». Plus qu’un règlement de paix, le traité était un ensemble d’accords entre grandes puissances qui ont prolongé la guerre dans de nombreuses régions du monde. La circulation rapide et illégale des armes à la fin des hostilités officielles a alimenté ces luttes.

La Grande-Bretagne fait face à des soulèvements dans tout son empire, exerçant une vengeance militaire sur des villages entiers. Avec des citoyens britanniques fraichement démocratisés et désireux de démobilisation et de contrôle de la politique étrangère, le gouvernement a inventé des moyens de poursuivre la guerre avec moins de bottes sur le terrain et une plus grande discrétion, en s’inspirant des tactiques innovantes de ses campagnes pendant la Grande Guerre au Moyen-Orient, en particulier la contre-insurrection aérienne. Le gouvernement et d’autres puissances sont également profondément impliqués dans la guerre civile russe, qui s’étend en Perse et en Asie centrale. Winston Churchill, secrétaire d’État à l’Air et à la Guerre, lança une attaque chimique soutenue contre des villages tenus par les bolcheviks.

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Au Somaliland et en Irak, les Britanniques bombardaient les rebelles depuis les airs. En Inde, ils ont ordonné un assaut militaire contre des manifestants à Amritsar et ont bombardé les manifestants participant à cet assaut. Cette activité a aggravé les inquiétudes concernant la frontière entre l’Inde et l’Afghanistan, déclenchant la troisième guerre anglo-afghane de 1919. L’Irak et la frontière indienne sont devenus des espaces de guerre permanente sous la police aérienne britannique, étendue ensuite à d’autres colonies. Lorsque des questions sont posées sur l’inhumanité du système, les responsables britanniques répondent que « toute guerre est […] aveugle dans sa brutalité », reconnaissant qu’ils sont en guerre contre l’Irak. Le secrétaire d’État à l’aviation savait qu’il s’y passait des choses « qui, si elles s’étaient produites avant la guerre mondiale, auraient été sans aucun doute des actes de guerre ».

La contestation continue des frontières artificielles que Versailles a imposées au Moyen-Orient – donnant à la Grande-Bretagne et à la France des « mandats » (essentiellement des colonies) dans les anciens territoires ottomans – a donné lieu à une série de conférences qui ont tenté, en vain, de « clore » la guerre (traité de Sèvres de 1920, qui a entraîné la longue guerre d’indépendance turque ; conférence du Caire de 1921 ; traité de Lausanne de 1923 ; traité des frontières de 1926). Entre-temps, la guerre d’indépendance irlandaise a incité les Britanniques à recourir à la tristement célèbre force paramilitaire « Black and Tans ». Elle est suivie d’une guerre civile irlandaise. Tout cela s’ajoute à l’activité militaire en Europe (y compris l’occupation française de la Ruhr) et au-delà, comme l’occupation américaine de Haïti, où des marines ont fourni le personnel du corps de police, la gendarmerie haïtienne.

La paix de 1919 n’a pas seulement préparé le terrain pour la Seconde Guerre mondiale avec ses clauses de culpabilité de guerre et ses demandes de réparations allemandes ; elle a provoqué un conflit continu qui a fait le pont entre les deux épisodes de guerre totale, y compris la guerre civile espagnole internationalisée. La guerre contre le terrorisme d’aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de cette époque.

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Pour Mulder, dans leur abstraction d’une tactique de temps de guerre en « temps de paix », les sanctions post-1919 représentaient une rupture dramatique. Il rejette la comparaison faite par un diplomate allemand entre les sanctions de 1914 et les blocus de l’ère napoléonienne parce qu’il ne saisit pas à quel point le monde est devenu plus industriel, commercial, urbain et démocratique, de sorte que les blocus de la Grande Guerre sont « sans précédent historique ». Cependant, une fois acceptée la nature illusoire du temps de paix, on ne voit pas bien en quoi les sanctions de cette époque se distinguent des sanctions antérieures du temps de guerre. Peut-être la véritable innovation était-elle la désignation d’une période de conflit comme « temps de paix » ? Il est certain que la guerre économique de la Grande-Bretagne et de la France napoléonienne n’avait pas pour but la famine, étant donné l’autosuffisance alimentaire de la plupart des pays. Mais leur objectif de détruire le commerce dont dépendait la capacité de guerre de leur ennemi était une tactique d’usure qui n’était pas sans rappeler la première application réelle des sanctions de la SDN : l’effort de 1935 visant à saper la capacité de guerre de l’Italie en ciblant ses réserves de change. Si l’utilisation par les États-Unis de l’arme économique « positive » – le déboursement de fonds interalliés pendant la Seconde Guerre mondiale (prêt-bail) – rappelle le financement britannique des alliés pendant la Première Guerre mondiale, elle rappelle également la fourniture par la Grande-Bretagne d’argent et d’armes aux alliés dans la lutte contre Napoléon. Ce n’est pas pour rien que ce conflit est parfois appelé la « première guerre totale ». Comprendre comment les blocus modernes ont été inspirés par des utilisations antérieures et ont trouvé leur légitimité dans celles-ci pourrait nous permettre de mieux comprendre comment et quand la famine de l’ennemi a été normalisée comme objectif du blocus, aux côtés d’autres tactiques visant les civils.

Ce processus s’est déroulé dans le domaine de l’empire européen, comme les blocus britanniques du début du XIXe siècle dans le golfe Persique et les menaces de blocus français contre Haïti, qui ont donné corps à l’idée que les sanctions protègent la « civilisation » de la « barbarie ». (Mulder dit aussi, de manière confuse, que les blocus coloniaux ressemblent aux sanctions du XXe siècle en brouillant la ligne de démarcation entre « paix formelle et guerre ouverte », mais cite le blocus britannique et français soutenant les insurgés grecs contre l’Empire ottoman dans les années 1820 comme le premier exemple de ce type). La puissance navale inégalée que la Grande-Bretagne a acquise à la suite des guerres napoléoniennes lui a donné le pouvoir de blocus que les sanctions du XXe siècle supposaient. Le rêve d’utiliser le blocus en temps de paix officiel rappelle la déclaration d’une « Pax Britannica » à une époque d’agression constante déguisée en maintien de l’ordre. La guerre et le maintien de l’ordre existaient sur un continuum de contrôle impérial.

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Morel était loin d’être le seul à remettre en question la réalité de la paix. L’État britannique lui-même considérait les sanctions comme des « mesures belliqueuses ». Le président conservateur du Parlement déclare que le boycott de l’Allemagne est une façon de poursuivre la guerre avec des armes différentes. Un politicien allemand affirme que les « prétendues sanctions » ne sont « rien d’autre que des actes de violence ». Herbert Hoover les considérait comme un acte de guerre agressif. Elles étaient reconnues comme un « substitut praticable à la force armée ». (En effet, l’essentiel de la main-d’œuvre pour les combats de la Seconde Guerre mondiale viendrait de l’Armée rouge et des nationalistes chinois, tandis que les Alliés coordonnaient une guerre économique massive).

Malgré cette prise de conscience, la version finale de l’article 16 du Pacte de la Société ne précisait pas que les sanctions répondant à un « acte de guerre » avaient lieu dans un « état de guerre », explique Mulder. Cette innovation rhétorique involontaire a permis de poursuivre la guerre tout en la niant formellement. Les Européens pouvaient désormais être agressifs en Europe sans déclarer la guerre, comme ils l’avaient longtemps été ailleurs. Les sanctions de la SDN étaient comprises comme un « maintien de l’ordre », celui du modèle impérial établi. Les déclarations de guerre deviennent en fait superflues, la guerre devenant une condition permanente.

L’« entre-deux-guerres » a donc été une ère de déni constant de la réalité violente – ce qu’Orwell embrochera avec les slogans de 1984 (1949) : « LA GUERRE, C’EST LA PAIX ». La Grande Guerre avait aiguisé les talents de propagande des gouvernements, et l’époque qui suivit vit une myriade de déclarations déconnectées des réalités du terrain, comme la déclaration britannique d’indépendance de l’Égypte en 1922. (L’Égypte a été occupée jusqu’en 1956).

Ainsi, si la coercition économique a été « recadrée » comme un antidote à la guerre, peut-on dire que l’occupation française de la Rhénanie a créé un précédent pour l’occupation militaire dans le cadre de sanctions « en temps de paix » ? Ou bien est-ce que cela revient à céder à un usage contemporain glissant ? Étant donné les significations contemporaines incertaines de la guerre et de la paix, décrire les sanctions comme « l’utilisation de la force en temps de paix » est déroutant. La période de « guerre paisible » s’est étendue bien au-delà de 1921.

Le fait que le Japon ait utilisé des sanctions contre la Chine de 1937 à 1945, dans le cadre d’une guerre non déclarée, met un terme à l’idée que nous pouvons nous inspirer des désignations contemporaines de la « paix ». Le président Roosevelt, lui aussi, a évité de reconnaître l’état de guerre entre la Chine et le Japon pour ne pas déclencher un embargo américain sur les armes. Cherchant à combattre les puissances fascistes « sans déclarer la guerre » lui-même, il a tâtonné en évitant même le mot « sanctions ». Mulder nous montre comment, en temps réel, ces désignations sont devenues sans signification. En continuant à les utiliser comme si elles étaient des descripteurs valables de la réalité historique, nous risquons de passer à côté de la façon dont ces illusions rhétoriques ont déformé notre compréhension de l’engagement des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale : si les sanctions contre le Japon, que les responsables américains comprenaient comme une mesure de guerre, ont déclenché l’attaque de Pearl Harbor, les États-Unis ressemblent moins à un spectateur pris par surprise et contraint à la guerre.

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Les responsables britanniques ont poussé à la guerre économique au-delà de 1918 parce qu’après une guerre dévastatrice censée être la dernière ils devaient poursuivre le conflit discrètement, notamment pour échapper au contrôle des classes ouvrières dont la loyauté envers la Russie les rendait susceptibles de saboter une guerre reconnue. Comme l’« empire secret », la guerre secrète a permis à l’État d’échapper au contrôle d’une nouvelle démocratie de masse affirmée. Le caractère bon marché et la faible « visibilité pour le public britannique », qui rendaient le blocus attrayant à cette fin, étaient les caractéristiques mêmes qui ont conduit à la « substitution aérienne » au Moyen-Orient. Le contrôle aérien permettait au gouvernement de satisfaire les demandes insistantes de démobilisation et d’échapper à la surveillance du public à une époque d’anticolonialisme croissant. La RAF devait à ce travail sa survie en tant que troisième service militaire permanent ; l’économiste britannique Ralph Hawtrey surnommait le blocus « un quatrième service de combat ».

Pour les deux, la distance rendait l’administration de la violence plus tolérable. Le souhait du ministre du blocus de l’époque, Robert Cecil, que les sanctions soient appliquées sans limites juridiques, afin de maximiser leur pouvoir de terreur et donc de dissuasion, est parallèle au refus d’autoriser des contraintes juridiques sur la puissance aérienne au Moyen-Orient. Les responsables du ministère de l’Air défendaient « la grande humanité du bombardement », arguant que sa violence « effroyable » réduisait les pertes en forçant l’ennemi à abandonner rapidement. La « terreur » était le principe tactique reconnu du contrôle aérien. Woodrow Wilson soutenait également les sanctions comme un « remède terrible », à la fois « pacifique » et « mortel ». En jouant sur les souvenirs récents et en « exposant délibérément l’horreur de la privation forcée », les internationalistes espéraient que les sanctions maintiendraient l’ordre de l’après-1919. Tous deux devaient agir par le biais d’un « effet moral », et tous deux ont renforcé la résistance.

Leurs histoires ne sont pas simplement similaires ; elles sont liées. Lors de la Première Guerre mondiale, les ministères britannique et français chargés de la guerre économique ont mis en place le blocus et le bombardement stratégique. Cecil, principal architecte des sanctions « en temps de paix », était une figure clé des réseaux d’experts du Moyen-Orient qui ont inventé la police aérienne. La suppression par le bombardement de la distinction entre combattants et civils était justifiée par la comparaison avec l’anéantissement similaire de cette distinction par le blocus. Après une guerre d’usure, les Européens se sont efforcés d’inventer de nouveaux moyens de poursuivre la guerre, et la puissance aérienne et les sanctions semblaient offrir une voie à suivre. En transformant les civils en « soldats » improvisés et les soldats en chair à canon, a écrit le théoricien militaire Basil Liddell Hart, la guerre a montré que les conflits ne pouvaient plus être réservés à des « gladiateurs payés » et que l’impératif moral était de minimiser les pertes dans leur ensemble plutôt que les décès de civils en particulier. Romatisant le Moyen-Orient comme une terre de guerre perpétuelle, le ministère de l’Air y voyait un cadre idéal pour accoutumer les Britanniques à la nouvelle réalité : ces fonctionnaires cherchaient « à éviter de souligner la vérité selon laquelle la guerre aérienne a rendu de telles restrictions [entre les cibles civiles et militaires] obsolètes et impossibles. Il faudra peut-être attendre un certain temps avant qu’une autre guerre ne se produise et, entre-temps, le public pourra être éduqué quant à la signification de la puissance aérienne ». En 1923, lorsque Ramsay MacDonald prévoit une future guerre de « blocus et […] de raids aériens […] qui dévasteront tout simplement des villes et des campagnes entières », il s’exprime dans ce contexte de contrôle aérien colonial. La puissance aérienne et les sanctions, tactiques au cœur de la guerre totale parce qu’elles ne tiennent pas compte des distinctions entre les cibles civiles et militaires, étaient considérées comme des moyens de poursuivre la guerre en dehors d’une guerre déclarée, dans l’idée que cela pourrait empêcher une guerre de l’ampleur de celle de 1914-1918. Ensemble, ils ont fait de la violence une caractéristique quotidienne permanente de l’interaction internationale.

Pourtant, Mulder rejette les analogies que les gens de l’entre-deux-guerres ont faites entre le blocus et la puissance aérienne, affirmant que l’effet des avions était principalement « psychologique », puisque moins d’Européens sont morts des bombardements aériens en 1914-18 que du blocus (en oubliant les décès hors d’Europe, où la puissance aérienne a été utilisée plus intensément). Son affirmation selon laquelle le blocus a été plus meurtrier que la force aérienne dans « l’entre-deux-guerres » – une évaluation impossible à faire, puisque les Britanniques ne collectaient pas de chiffres sur les victimes du contrôle aérien – est basée sur les chiffres de 1914-18. L’argument selon lequel, contrairement au bombardement, les effets mortels du blocus étaient « difficiles à rendre visibles et à condamner » va à l’encontre de l’intérêt britannique pour le contrôle aérien, précisément parce que son caractère bon marché et sa main-d’œuvre minimale le rendaient difficile à détecter ou à condamner pour une démocratie vigilante – d’autant plus que la RAF pouvait justifier de ne pas compter les pertes dans un pays « oriental » et mystérieux.

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Leurs origines communes sont nécessaires pour comprendre l’enchevêtrement du blocus et de la puissance aérienne pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque le ministère britannique de la Guerre économique jouait un rôle central dans la préparation des bombardements stratégiques. Le ministre, Lord Selborne, neveu de Cecil, considérait le blocus naval des importations allemandes de matériel de guerre et le bombardement des usines allemandes produisant du matériel de guerre comme une stratégie d’attrition conjointe. En cela, sa vision n’allait pas « au-delà » de Cecil en raison des « nouvelles technologies » ; la puissance aérienne était reconnue depuis longtemps comme ayant ce rôle parmi les réseaux de Cecil.

L’objectif de Mulder de corriger la présomption selon laquelle les sanctions de la SDN étaient un fiasco1 fait de son livre une sorte de compagnon de l’ouvrage de Susan Pedersen réhabilitant le système de mandats de la SDN, mais les mandats restent hors scène, malgré la centralité commune de Cecil. Mulder passe ainsi à côté de l’importance de l’échec de la Convention de 1930 à établir une arme économique « positive » (aide aux États qui subissent l’agression d’un autre État) en raison de l’échec de la Conférence mondiale du désarmement de 1933 qui s’y rapportait : l’un des principaux points de friction était l’insistance britannique à préserver la police aérienne.

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Les sanctions, comme le contrôle aérien, étaient considérées comme adaptées aux pays périphériques et « semi-civilisés », « moins une nouvelle pratique de maintien de la paix que le dernier mécanisme disciplinaire de l’empire occidental ». L’idée qu’elles défendaient la « civilisation » contre la « barbarie » leur donnait une dimension raciale. Mulder note que les Britanniques et les Français étaient prêts à aller plus loin dans la pression exercée sur les Asiatiques que sur les Européens – tout en doutant que les peuples « orientaux » réagissent rationnellement aux privations. En effet, les efforts de blocus de la Ligue des années 1920 dans les Balkans, en Turquie et en Chine possédaient une « dimension profondément impériale ». L’inquiétude de The Economist, qui craignait que les sanctions ne poussent la Turquie à laisser l’Anatolie « sombrer jusqu’au niveau économique de l’Afghanistan ou de l’Abyssinie », portait donc moins sur la question de savoir si la Turquie allait « embrasser le libéralisme » que sur celle de savoir si elle allait imiter ces deux pays célèbres pour avoir résisté à la conquête de l’Europe et à sa mission civilisatrice.

« Les peuples de la masse continentale eurasienne sont restés un objet intraitable pour l’arme économique », car elle servait des objectifs manifestement coloniaux à une époque où l’anticolonialisme était très fort et se heurtait à des formes de pression économique anticoloniales : les sanctions de rétorsion du gouverneur britannique de Hong Kong contre la grève générale de Canton-Hong Kong ont entraîné un boycott total de la colonie par le comité de grève. Ce contexte de formes concurrentes de pression économique est essentiel pour comprendre comment le gouvernement américain a présenté le prêt-bail comme un « arsenal de la démocratie », en dépit du manque d’intérêt du programme pour la démocratisation : dans une guerre menée pour la liberté, on ne peut pas dire qu’il s’agissait d’un « arsenal pour l’Empire [britannique] », comme Henry Morgenthau l’a décrit dans son journal.

Alors que les puissances européennes normalisaient les sanctions en les assimilant aux pratiques coloniales, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie défendaient leurs agressions contre l’ordre de 1919 comme n’étant pas différentes des actions impériales britanniques, françaises et américaines, et pouvaient assimiler leur volonté d’autarcie au bloc commercial impérial britannique protecteur établi en 1932. Mais les élites politiques européennes et américaines ont également fait l’analogie entre les sanctions et les formes anticoloniales de pression économique, tandis que les Allemands se sont appuyés sur la légitimité morale de ces dernières pour demander l’immunité contre des sanctions considérées comme impérialistes : eux aussi cherchaient à mettre fin à la dépendance et à l’exploitation vis-à-vis de la Grande-Bretagne et de la France. Bien que les penseurs anticolonialistes aient reconnu le nazisme comme une extension de l’impérialisme à l’Europe, certains nazis des années 1920 considéraient l’Allemagne comme la tête d’une alliance de peuples opprimés par l’ordre de Versailles, comme l’a montré David Motadel, et certains anticolonialistes favorables à un nationalisme révolutionnaire et militariste voyaient l’Allemagne nazie comme un phare idéologique – une sympathie que les nazis ont exploitée, malgré leur propre racisme.

Les contemporains ont également réfléchi à la manière dont les « versions étatiques et civiques » du boycott « pourraient être utilisées de concert » – comme la possibilité pour l’État russe révolutionnaire et les classes ouvrières européennes de s’unir contre le capitalisme. Les élites politiques s’inquiétaient des sanctions externes et des boycotts et grèves internes. Comment alors distinguer les sanctions étatiques des autres types de mouvements de boycott ?

Les chercheurs ont heureusement sondé leurs différences ; et la politisation de la faim à laquelle elles sont liées. Dans la non-coopération gandhienne, le retrait n’était pas un acte punitif (et donc violent) mais fondé sur « l’amour de l’humanité de l’adversaire », explique Faisal Devji. En sacrifiant les commodités et en s’exposant au châtiment, la souffrance volontaire des manifestants aspirait à convertir leurs adversaires. Les sanctions étatiques permettaient précisément d’échapper à cette dynamique d’amour en contournant le malaise de l’agresseur qui devait « continuer à planter sa baïonnette dans les résistants passifs », comme le percevait l’internationaliste William Arnold-Forster. C’est ainsi que des personnalités anticoloniales comme C. L. R. James se sont opposées à l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie en 1935 et au « piège impérialiste » des sanctions dirigées par l’État contre l’Italie, appelant plutôt à des « sanctions ouvrières ». Aujourd’hui aussi, nombreux sont ceux qui découragent toute comparaison entre les BDS et les sanctions contre la Russie, soulignant la différence radicale entre les sanctions administrées par les États et visant une population et une économie entières, et celles demandées par la société civile pour cibler de manière non violente les structures qui soutiennent l’occupation et l’apartheid2.

Nous pourrions appliquer ici la distinction que Mulder établit entre l’autonomie (une condition psychologique de maîtrise de soi) et l’autarcie (autosuffisance matérielle) : les boycotts sérieusement anticoloniaux considéraient cette dernière comme la voie vers la première. Ils le faisaient parce qu’ils reconnaissaient que la vie économique du colonialisme était enracinée dans le militarisme.

La perspective que des États exercent leur pouvoir sur des entreprises « privées » pour administrer des blocus au XXe siècle ne semblait étrange qu’en raison de notions assez récentes de séparation des secteurs public et privé. En fait, l’industrialisation est née d’un amalgame des deux, fusionné par la guerre. Les contrats militaires étaient au cœur de la révolution industrielle britannique du XVIIIe siècle. La guerre a déclenché la production de masse d’armements et de biens à usage à la fois militaire et civil, comme la nourriture et les vêtements. L’idéal de secteurs « public » et « privé » distincts est né de la frustration suscitée par ce système de « vieille corruption ». Mais un « complexe militaro-industriel » a persisté, car la fabrication d’armes est restée au cœur de l’industrie en général, comme l’ont confirmé la commission Nye des États-Unis et la commission royale britannique sur la fabrication d’armes dans les années 1930. D’où le pouvoir des fabricants d’armes de résister aux propositions américaines d’embargo sur les ventes d’armes aux agresseurs, et l’idée que fournir aux États agresseurs n’importe quelles ressources constituait un « trafic d’armes ». À l’époque de la guerre totale, où il était impossible de tracer une ligne de démarcation entre le matériel de guerre et les autres biens ou entre les soldats et les civils, toutes les fournitures nécessaires à la vie humaine étaient des « armements ». L’objectif nazi d’autosuffisance économique, sa justification de l’impérialisme, découlait d’une longue histoire de colonialisme européen à la recherche de ressources et de profits. La capacité des États-Unis à manier l’arme économique positive après la Seconde Guerre mondiale dépendait à son tour de la croissance de leur économie pendant la guerre. Il est impossible de dissocier l’histoire de la guerre et celle des économies industrielles occidentales. La guerre moderne a toujours été une « guerre des usines ».

Et elle a toujours imaginé la paix comme une fonction d’un monde mutuellement terrorisé. La théorie de la dissuasion des sanctions a anticipé la guerre froide, remarque Mulder, mais même au cours de la révolution industrielle, Adam Smith, assurant que les armes à feu favorisaient « l’extension de la civilisation », espérait que le monde atteindrait « cette égalité de courage et de force qui, en inspirant une peur mutuelle, peut seule vaincre l’injustice des nations indépendantes dans une sorte de respect des droits des uns et des autres ». Lorsque la diffusion massive d’armes à feu de plus en plus meurtrières a abouti à une horrible guerre d’usure, les sanctions se sont à nouveau efforcées de créer un monde sous l’emprise de la menace d’anéantissement et ont appelé cela la « paix ». Encore une fois, un système conçu pour la dissuasion a déclenché l’agression. Peut-être Smith pourrait-il entendre la conclusion coruscante de Mulder, après deux siècles de violence de masse dévastatrice, que « coudre l’animosité dans le tissu des affaires internationales et des échanges humains est d’une utilité limitée pour changer le monde ».

La normalisation des sanctions comme étant compatibles avec la « paix » dépendait de la conception et de la création de « l’économie » comme un domaine autonome d’échanges monétarisés pour une étude rationnelle et numérique. Le comité du blocus de la SDN a affirmé que l’article 16 était « essentiellement de nature économique », faisant abstraction du domaine politique et militaire, malgré la récente guerre totale et la longue histoire des économies militaro-industrielles. Les économistes ont joué un rôle central dans l’organisation des bombardements stratégiques liés aux sanctions. Leur violence est devenue le domaine des bureaucrates ; une autre façon de civiliser la guerre et donc de l’aseptiser et de la rendre plus discrète.

L’ouvrage indispensable de Mulder retrace la consolidation des sanctions internationales et leurs innombrables effets, éclairant la manière dont les Nations unies en sont venues à faire la distinction entre les mesures coercitives qui relèvent de la « guerre proprement dite » et celles qui « préservent la paix en termes notionnels ». Il nous appartient de reconnaître le caractère « théorique » de ces termes, même en retraçant l’histoire des décennies précédentes. L’Holocauste et Hiroshima ont élargi le spectre de la violence imaginable de sorte que les sanctions semblaient relativement légères, comme l’observe Mulder, mais en les acceptant comme relativement légères (même si, objectivement, elles ne le sont pas) et en adhérant au vocabulaire du « temps de paix », nous nous laissons aller à la même logique que les partisans du contrôle aérien ; c’est d’ailleurs ainsi que la guerre éternelle des drones a été justifiée.

source : LARB

traduction Wayan, relu par Hervé, pour Le Saker Francophone

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